Figée : Nouvelle du mois de Janvier

Comme promis, voici la nouvelle de ce mois-ci.


Figée

Enfermée. Elle était enfermée, prisonnière d’une pièce froide et sombre. Des murs en pierre, gris. Une grille de fer à la sortie. Comme si elle allait réussir à s’enfuir ! Elle était attachée à des chaînes par les avant-bras. Comme si elle possédait la force de briser ses liens. Elle n’arrivait même pas à fissurer légèrement les enlacements des maillons. Pourquoi autant s’assurer que le fugitif ne parte pas en barricadant les sorties. A quoi sert d’enfermer une personne, encore pire, une femme, dans des lieux sombres et lugubres, enfoncés dans les sous-sols d’une prison. Coincée contre les murs humides, elle regardait inlassablement la sortie, en quête d’une fuite. Mais comment imaginer une seule échappatoire lorsque l’on est retenu captif, enchaîné ?
Une lumière éclairait la pièce sombre. La captive se trouvait au fond d’un puits. Sa peau salie par la boue, ses cheveux en bataille. On l’avait sûrement trainée dans la boue. Ses poignets étaient rouges. Elle tirait fortement sur les chaînes pour essayer de se libérer. Elle le faisait mécaniquement. Elle déplaçait vivement son regard, effarée, apeurée. Quelque chose la faisait trembler, une chose qu’elle ne voyait pas, qu’elle ne pouvait voir, mais qu’elle ressentait dans ces profondeurs. Ce bruit instantané des gouttes d’eau, continuel, régulier, lent... Ce cri égorgé de la nuit de pleine lune qui nous faisait frémir, ces lézards nocturnes se faufilant entre les pierres, ces serpents qui lui traversaient les jambes et le dos, qui la faisaient frissonner, ces petites lumières jaillissant des ténèbres... Elle ne voyait que trouble, elle se sent perdue, achevée. Son angoissante épuisante, elle rongeait ses beaux ongles. Elle se laissa pendre par les deux bras. Il n’y avait plus aucune force en elle, plus aucun espoir. Par contre, on trouvait du doute, de la crainte.
On pouvait penser que sa défaite était l’unique cause de son désarroi si on ne s’arrêtait qu’à l’aspect « physique » de l’ordre défini par le temps. Mais en y regardant de plus près, on y apercevait une tout autre raison. Dans ses yeux reflétaient ses plus profondes réflexions : ils étaient livides. Elle ne ressentait que peu de chose, ne savait pas à quoi penser. Tombée dans le piège du doute, elle tâtait ce mur de pierre qui l’enfermait. Elle caressait les maillons de ses liens croyant pouvoir les débloquer et se détacher.
Pour elle, son enfermement n’était pas physique. Bien que son corps soit retenu par deux chaînes, il était leste. Par contre ses pensées ne se tournaient vers qu’un seul objectif, une seule photographie, une seule pièce, une seule opérette, un seul film, un seul chef-d’œuvre : celui dont elle a été indirectement coupable et victime. Elle se souvenait continuellement de ces quelques secondes terribles qu’elle désirait effacer. Mais comment oublier l’objet de votre enfermement, l’objet de votre mort proche ? Comment supprimer votre signe distinctif ? Comment éliminer ces actes que ce peuple friand d’exécution vous pointera du doigt ?
Rien n’y pouvait. La mort avait déjà scellé le destin, elle était déjà partie dans le but de trouver une nouvelle proie. La nuit avançait lentement, laissant derrière elle une marque psychologique dans l’âme des forçats : une entaille profonde et noire, où rien n’avait de sensation. La plus belle pomme pouvait être rongée par ces petits rongeurs de l’angoisse lors de ces nuits froides et muettes. Le silence devenait un supplice des plus horribles. Lorsqu’en toi tu te ressentais innocent d’un crime dont tu as été spectateur, que celui-ci est d’une horreur telle que les films, dont le but est de montrer de la chair ensanglantée, ne font même plus frissonner, car cette sensation de visuel, cette réalité à laquelle on reste accroché, nous poursuit sans relâche jusqu’à nos derniers retranchements.

Quelqu’un ouvrit alors la porte vers les cachots. L’aube approchait. La jeune femme n’avait même plus la force de gémir, de crier, de pleurer, d’hurler, tellement cette souffrance insoutenable lui coupait le souffle. Depuis qu’elle fût enfermée ici, son mutisme était le seul moyen de se préserver de toutes ces terreurs qu’elle avait subies involontairement. Elle ne désirait plus que l’exécution de sa sentence. Elle ne voulait pas être de cette race d’homme enfermée pendant des semaines, perdant la tête avant même de se la faire voir couper. L’homme qui avait ouvert la porte, elle en était certaine, venait pour la traîner vers la dernière scène de l’ultime acte. Et celui-ci s’approcha justement d’elle.
C’était un homme assez laid, ne soignant sûrement pas son corps puisqu’il avait la conviction que, dans ses actions impures, il ne pouvait atteindre un jour la pureté de la noblesse. Il tenait dans ses doigts gras un trousseau de clé. Il demanda à la femme : « Êtes-vous prête ? Avez-vous un dernier désir ? » Dans un dernier élan d’espoir, elle répondit d’une intense vivacité sa dernière demande : « Revoir son unique enfant ».
L’homme resta inerte. Il attendit quelques secondes, puis se mis à d’abord détacher les jambes, puis les bras, ce qui est normalement contraire à l’ordre instauré, pour éviter que de vicieux criminels en profitent pour s’enfuir. Il recula et sourit. Enfin, lorsque la femme voyait ses dernières minutes arrivées, qu’elle attendait tant pour ne plus souffrir atrocement, le geôlier lui annonça : « Vous avez été graciée. Vous êtes libre. »

Cette mère ne pouvait y croire. Juste deux mots, « gracié » et « libre ». Pendant plus d’un an elle s’était bataillée avec la mort, et le jour où elle sentait enfin atteindre la délivrance grâce à cette machine monstrueuse de la société exécutoire, on lui révèle que son exécution n’aura pas lieu. Bien qu’elle fût soulagée de pouvoir vivre et voir les personnes proches, elle n’avait qu’un unique désir maintenant irréalisable : mourir.