Donc j'annonce déjà que mon prochain texte sera publié le 13 octobre, soit dans trois semaines.
J'espère que vous l'apprécierez comme les textes précédents.
L’image est l’objet du visionnaire. Il la déforme, la reforme, la transforme, la compresse... Mais en réalité, ces changements sont les principes même de la création, de l’originalité. Finalement, lorsque la procédure aboutit et que les rectifications sont terminées, la matière, l’image, est devenue l’objet, l’âme. Un bon nombre d’exemples peuvent être déclinés sur cet exemple, comme le roman d’un grand auteur, d’abord idée et terminant mots. On peut tout aussi bien prendre deux instruments et les rassembler pour faire une nouvelle conception. Les objets seront alors une fusion d’objets.
Toutes ces représentations, lorsqu’elles sont rassemblées, créent un environnement propre et unique. On ne peut dire qu’un atelier d’un peintre est identique à la cuisine d’un grand chef, car les objets sont orchestrés d’une manière bien différente pour créer une harmonie bien authentique et non reproductible une seconde fois. Ainsi chaque invention a son foyer et aucun outil ne risque de se retrouver perdu. Il n’est pas inutile de préciser que les créations, une fois la fin arrivée, se retrouve dans un nouvel environnement et ne dérange donc pas les milieux par son élément inadéquat.
Seulement l’existence de cette matière accouplée à l’âme réside du fait d’un déséquilibre. Ce déséquilibre a eu lieu des années bien oubliées, là où la déité n’existait pas, ni la ferveur monastique. Il coexistait à cette époque un mariage entre les œuvres et leurs visionnaires, une alliance accouplant l’être et son image confectionnée. L’âme avait sa place dans le vivant et la matière dans ce qu’il tenait dans sa main. Le crayon était donc l’écrivain et l’écrivain le penseur. L’acte, séparée de la théorie, démontraient que la perfection avait l’air réalisable tant que le désir demeurait.
Toutefois un homme un peu fêlé avec énormément d’imagination ne ressentait pas l’envie de donner matière à un stylo, ni à un marteau, car il ne voulait pas choisir son destin de cette manière si risible. Pour lui il ne suffisait pas de jouer avec un hologramme. Il fallait savoir diriger ses idées et les faire aboutir à une conclusion, en ayant tracé son chemin. Mais pour trouver des conclusions il fallait donner naissance à une problématique et pour avoir un chemin il fallait être en possession d’une règle. Ainsi, le jour où son choix devait arriver, il décida de créer ce qui ouvrira la porte de la liberté. Après le dessin et le patron puis sa modélisation, une clé apparut entre ses mains. L’étrange forme du L se dessinait dans son architecture. L’objet en face de lui ne semblait avoir aucune valeur. Les antiquaires y voyaient en cette création une simple broutille qui ne vaut pas plus de dix sous, les serruriers ne reconnaissent pas avoir un jour vu une pareille clé, qui ne comporte aucun signe de richesse. Toute l’économie du monde contournait la matière car son image n’avait pas de sens.
Pourquoi créer un objet qui n’offre pas la possibilité de s’enrichir ? Il n’y avait, pour la société, qu’une unique catégorie d’être pouvant créer des sornettes : c’étaient les aliénés.
Même s’il était considéré comme tel, l’homme à la clé en L n’avait pas abandonné sa recherche de l’illimité, de la liberté. Il cherchait sans cesse la porte qu’ouvrait cette singulière clé. Mais aucun lien n’aboutissait, et cette recherche était vaine. Toutefois la persévérance de mise, il progressa chaque jour, tentant d’ouvrir des portes. Toutes les entrées y passaient, que ce soit de cabine téléphonique, d’ascenseur, d’avion, de train, de bus... Mais la réponse fut à chaque fois la même.
Il en venait même à en dépendre. Obsédé par cette clé attachée autour de son cou et ne le quittant jamais, il en recherchait la signification toujours obscure.
Quelques années plus tard, un jour d’été, l’homme, las de poursuivre un rêve chaotique, se reposa à un banc. Il regardait d’une manière désintéressée ce paysage campagnard, qu’il croyait avoir déjà vu des centaines de fois. Ennuyé par ce décor calme et paisible, il voulut partir, lorsqu’une jeune demoiselle vint à sa rencontre. Elle s’était approchée timidement du personnage, car celui-ci avait l’air effrayant lorsqu’on ne se fiait qu’à sa robustesse. L’homme surprit de cette rencontre qui lui paraissait factice se rassit automatiquement en proposant à la fille de s’installer à côté de lui.
Les deux personnages regardaient en face d’eux, sans oser tourner la tête pour observer l’autre. La jeune femme, tremblante, approcha sa main de la clé en L enchaînée au cou de son voisin. Elle palpait l’objet comme si elle recherchait un détail inconnu. Moins d’une minute plus tard elle lâcha la clé, se leva, et partit, en n’oubliant pas de dire, le dos retourné :
- Ce que vous chercher n’est plus très loin. »
Ahuri et intrigué par cette apparition, l’homme se leva à son tour et voulut poursuivre l’inconnue. Mais il remarqua à l’orée d’un bois un cabanon discret qui se fondait dans le décor. Il ne l’aurait pas aperçu si l’entrée n’était pas une porte peinte en orange. Sans aucune conviction, il alla tenter d’ouvrir le portillon. Il intégra la clé dans la serrure et déverrouilla l’entrée.
A l’intérieur, il n’y avait rien. Pas de chaise, pas de bestiole, même pas de la moisissure. Le temps n’avait pas lieu dans cet endroit, la vie n’existait pas dans ce cube : c’était le néant.