Nouvelle de Décembre : Downfall

L'hiver va apparaître un jour avec son temps déplorable, mais en attendant, je vous présente la dernière nouvelle de l'année, douzième comme ce mois de décembre, qui clôt ainsi ma promesse de douze nouvelles pour cette année. Mon contrat rempli, je vous propose une nouvelle assez joviale et très peu pessimiste (comparé à la précédente), en entier malgré ce qui a été dit précédemment. Bonne lecture !

Downfall

Je me réveillai de manière vive, comme si je sortis d’un cauchemar. Je crus même que je rêvasse d’un cauchemar. Je me souvins d’une pluie d’étoile et d’une flamme ardente. Cette lumière était sans doute la petite lampe qui éclairait mon bureau. Devant moi reposait un tas de documents. Une tasse de café se cachait derrière la lampe.

Je me penchai sur la première feuille qui se présentait à moi. Je lisais ce qui semblait être mon écriture, mais instantanément, je me questionnai sur son contenu. Je ne comprenais pas à quoi le texte faisait référence. Je ne me rappelai même pas avoir rédigé cet écrit. Peut-être était-ce des souvenirs que ma mémoire tentât de faire disparaître ? Ainsi quelle était donc cette rancœur ?

Encore las de mon travail acharné je m’étais dirigé vers ma chambre pour aller me coucher.

Je me retrouvai debout dans le salon, accoudé à mon bureau. Je me rendis alors compte de mon somnambulisme. Cette grande surprise m’effraya. Instinctivement, je défigurai la pièce de mes yeux sombres et furtifs, pour trouver quelconque détail de ce que j’avais pu faire. Sans remarquer le moindre détail gênant, je me rappelai le petit texte écrit dans la nuit. Je m’empressai de retrouver la feuille, mais ce fut impossible. Elle n’était nulle part, ni sur le bureau, ni dans une poubelle, ni même dans la salle de bain.

Je ressentis alors une étrange émotion, un alliage d’angoisse et de quiétude. J’avais l’impression d’être compressé et déchiré en même temps, ou plutôt c’était comme si deux mains me maîtrisaient, l’une déchirant mon corps, l’autre serrant au plus fort mon cœur. Mes pieds ne supportaient plus la puissance de mon poids et semblaient pouvoir se briser au moindre mouvement. D’étranges spasmes bondissaient en moi. J’essayais de me calmer, en vain. Je compris alors que j’étais pris d’une folie terrifiante, que j’étais obsédé par ce bout de papier qui contenait ce secret même inconnu de moi.

Je réussis en peinant à atteindre le sofa de mon salon ; j’étais fatigué de ma démence. Je me battais contre moi-même pour comprendre ce qui m’arrivait. Quelle substance m’aspirait à brûler de délire ? Laissant mes dernières forces s’épuiser toutes seules, je m’abandonnai au sommeil dans l’espoir que le réveil serait moins terrifiant.

Trois rayons de soleil me sortirent de mon rêve. Il me fallut quelques temps pour m’habituer aux couleurs brûlantes de l’ardent astre d’hiver. Mais finalement je me rendis compte, en regardant l’heure, que le mois d’août est loin de la saison glaciale. Je sursautai. Que m’arrivait-il ? Devins-je si fou pour croire avoir écrit un texte invisible et pour penser que le mois d’août est en plein hiver ? J’avais perdu tous mes moyens et toutes mes marques. Mon esprit était enroué. Peut-être que les engrenages de mon cerveau ne tournaient plus si bien ? Je m’approchai de la fenêtre. Les fines lumières blanches qui passaient au travers de mon rideau m’illuminaient. D’une main hésitante, je pris le tissu et l’arracha au mur.

Je reconnus alors la ville, brûlant sous les feux de la lune. Ce magnifique spectacle me rappela les belles aurores boréales que j’observais dans les livres. Toutefois, ce jeu était encore plus splendide, peut-être grâce à sa vitalité. La danse lunaire reflétait les sombres desseins de la Terre. Je ne remarquai aucun lieu où les ténèbres survivaient. Mais je compris bien vite que la perversion se cachait derrière mon dos.

Je me précipitai vers la porte et tenta de l’ouvrir. Elle était fermée. Je savais qu’il était inutile de chercher à retrouver mes clés car comme la petite feuille, je ne les trouverais jamais. J’étais pris au piège dans cet ouragan d’obscurités, qui ne voulait que m’aspirer dans ses viles pensées. Mais coûte que coûte j’étais décidé à combattre ce démon d’angoisse, ce monstre noir.

Je pris la première arme que je trouvai dans ma cuisine. C’était un petit canif d’or qui appartenait peut-être à mon père. Je tiraillai du regard le couloir. Il n’était pas là. L’être cruel dormait tranquillement, debout à la fenêtre du salon. Il avait forme humaine mais on remarquait rapidement les détails de son inhumanité. Des ailes, un arc au dessus de la tête, un collier de joyaux... ce ne pouvait être que maléfique.

Hésitant, j’avançai doucement vers la silhouette de l’ingrate personne. Ma petite défense brandie, je semblais être un assassin. Et lorsque j’arrivais devant elle, je la pris de mes mains ardentes et je la poignardai de tout part, lui arrachant toute peau malsaine. Lorsque tous ses membres furent détachés par ma hantise, je remarquai qu’il ne restait comme trace de ce démon qu’une feuille de papier et des clés. Sachant ce que c’était, et croyant que l’ennemi les avait subtilisées pour m’éliminer, je m’empressai de les attraper et je fuis cet horrible endroit en ouvrant la porte de sortie. Dans les escaliers je me mis à lire les petits mots que j’avais écrits.

Quelques petits instants joyeux passés avec toi ont toujours été pour moi le seul soin qui animait ma vie. De même, tes deux joyaux émeraude ont enflammé de mon cœur.

J’arrêtai mon évasion. J’étais face aux chimères véritables de la vie et dos aux rêves irréels. Je m’asseyais pour réfléchir. Je regrettai. Il y avait derrière moi, à l’arrière de ma vie, une âme qui me traquait. Sa persévérance m’avait rendu fou, mais j’étais assez lucide pour comprendre qu’elle voulût juste m’aider à poursuivre mon destin. Toutefois, j’avais compris trop tard. J’avais abandonné de mon plein gré quelque chose qui m’était cher. Je déplorai cette perte. Tout en poursuivant mon futur, je ne faisais que me retourner pour voir cette pauvre fille assise au bord de la route, patientant toujours dans l’espoir de ma venue et j’avais l’intention de repartir, la chercher et l’emmener avec moi.

Je ne pouvais plus dessiner une vie aussi froide. Alors, serrant dans mon poing mon petit espoir, je m’en allai, revoir une personne perdue dans cette tornade de souvenir. Car je ne peux pas imaginer une vie sans amour, je songe à l’éternité, et je ne demande qu’une chose : que le réveil ne sonne jamais.

Nouvelle rattrapée : Disparaître

Peut-être la plus pessimiste et mauvaise nouvelle que j'ai écrit jusqu'à présent. Il n'en ressort absolument rien. Lisez ce passage à vide si comique que même la mort en pleurerai. (La prochaine nouvelle sera découpée en deux ou trois parties tout au long du mois de décembre, et mettra un terme à la rédaction de ce blog. J'aurai alors tenu ma promesse de 12 nouvelles pour 12 mois. La première partie de la nouvelle finale et en même temps hivernal sera publiée entre 11 et 14 décembre). Bonne lecture

Disparaître

La joie est un sentiment que ce garçon ne ressentait pas. Il arrivait qu’on le vît sourire, mais ce visage n’était illuminé que par une émotion de désespoir et de détresse. C’était comme s’il tentait de cacher sa tristesse derrière ce signe dont il ne comprenait absolument pas le sens. Mais évidemment, qui pouvait voir cette tentative d’être à l’image des autres excepté lui ? On prenait peur dès qu’il esquissait un mouvement de lèvres, on fuyait dès qu’il exprimait son envie de rire, car sa figure narquoise terrifiait et que de sa voix ressortait des sons noirâtres et mauvais. Pourtant ce n’était pour lui rien de cela...

Alors haï de tous pour des raisons inexistantes, on le rejetait là où il se réfugiait dans l’intention de recevoir plus de compassions. Le boulanger, dès qu’il le voyait, prenait son rouleau et l’éjectait de son magasin parce qu’il croyait que l’être malsain allait le voler, et ce même s’il montrait ses trois pauvres pièces et que derrière l’imposant marchand les autres enfants s’amusaient à chiper quelques bonbons. Le confiseur, le boucher, le poissonnier et même le facteur le repoussaient pour les mêmes raisons absurdes.

L’enfant ne trouvait ainsi pas de foyer. Les gens l’abhorraient, qu’ils proviennent des plus grands palaces du monde ou qu’ils tiennent un pauvre bar caché dans une étroite ruelle et animé par des filles les jambes toujours écartées. On le voyait alors dans la rue, près d’un parc, couché au sol comme les autres mendiants. Tous faisaient attention à lui, et pourtant personne ne l’aidait. Les hommes et les femmes, juste en voyant sa mine déconfite, changeaient de trottoir pour éviter cette « chose ». Seuls les autres gamins s’approchaient de lui, mais c’était plus pour se moquer et lorsqu’ils partaient, il s’abattait une pluie de crachats sur le pauvre.

Les jours s’enchaînaient, les mois avançaient et rien de changea. Il était le martyr d’une époque, le châtié d’un temps, le misérable de toujours. Son regard se noircissait, sa vue se troublait, sa vie se consumait. On le trouvait par ci par là, mais jamais on ne le recherchait. Son existence était muette, taboue et sa présence dérangeante, troublante. Ainsi il devint dans les mœurs le désespéré, le perdu.

L’hiver était comme une bataille ardue pendant laquelle la pauvreté voyait le monde tel une guerre où l’unique ennemi était la décision finale. L’attente du soleil et de sa chaleur paraît toujours si longue. La nuit devient hantée par les frayeurs d’un somme ultime. Le combat n’a donc aucun sens. Les couteaux, les épées, les sabres, les arbalètes, les flèches, les arcs, les harpons, les lances, les fusils, les bombes, les fumigènes, rien de cela ne tuera l’unique adversaire, l’impitoyable guerrier : le temps. Attendre, patienter est le dernier moyen de fuir l’affrontement et de survivre au malsain dessein de la saison des froids. Mais toutes ces capacités, toutes ces aptitudes, comment voulez-vous qu’un pauvre gamin puisse les avoir pour survivre ? Comment désirez-vous qu’un enfant mal en point, faible et affamé puisse subsister ?

C’était comme l’avoir enterré que de l’avoir laisser traîner les bancs publics lorsque le froid l’emportait contre le soleil. Maintenant, ce même gamin, qui a vécu l’insulte, la calomnie, souffre du châtiment, du meurtre.

On a donc retrouvé son corps gelé au bord de la mer. Un vieil homme l’emmena à coup de pieds sur sa barque pour le jeter à assez grande profondeur, et voir son cadavre tomber encore plus profondément que l’endroit où la société l’avait jeté.

Nouvelle du mois de Novembre : A croquer

"Dévorons le temps avant que celui-ci nous avale." (Prochaine nouvelle (qui est très mineure) : lundi 22 Novembre)

À Croquer

Deux vieux personnages s’asseyaient chaque soir au toit de leur petit immeuble de cette commune campagnarde. Ils admiraient le soleil s’endormir, la lune apparaître, les quelques centaines d’étoiles décorer le ciel. Il leur arrivait de converser, parfois de se taire. C’était comme s’ils réfléchissaient à un ancien souvenir perdu dans les profondeurs de la nuit. Ainsi leurs discussions semblaient un rappel des temps passés, des histoires endurées.

Lors d’une nuit d’hiver, où la neige commençait à tomber, l’un des deux demanda à l’autre : « Tu seras encore là, l’an prochain ? »

La question avait l’air si simple et pourtant l’ami n’y répondit pas. Il était sûrement effrayé par cette question, comme son camarade devait l’être en osant la poser. Comme pour ne pas laisser le silence envahir les toits sombres, ils entendirent les miaulements des chats frigorifiés par le froid, les cris des ménages du dessous enfermés dans leurs problèmes conjugaux et les pas tremblotants des derniers passants de la journée. C’est pourquoi les deux compères, même s’ils n’avaient plus engagé la moindre intervention, n’avaient pas l’air de s’ennuyer. Ils se laissaient embaumer par la belle atmosphère glaciale des derniers instants de froideur. Ils redécouvraient la Terre couverte de neige. Ce paysage noirâtre était donc la beauté d’une planète hostile qui cache derrière une nature fleurissante un terrain aride et malsain qu’admiraient ces hommes toujours avides d’images.

Lorsque le calme régna sur la petite ville, la question semblait toujours d’actualité. Même si personne n’osa la réciter, les deux vieux hommes la méditaient profondément. Finalement celui qui n’avait encore rien dit brisa la quiétude de la nuit.

- Je me rappelle des clairs de lune qui illuminaient à chaque fois ce beau paysage.

- Lequel ? demanda l’ami intrigué.

- Celui en face de nous pardieu ! Tu sais, là où avant il n’y avait que des champs et où le bétail de nos familles vivait. Aujourd’hui bien sûr, nous le reconnaissons comme une étendue d’habitations.

- Évidemment ! Qui aurait cru que cet endroit évoluerait autant...

- Et qui aurait pu savoir que nous nous retrouverions encore ici ? Alors cher ami, dites-moi qui nous dira où nous serons demain. Peut-être que demain nous serions malade au point de ne plus s’asseoir pour admirer cette Terre, mais si hier nous avions pu marcher jusqu’ici, et qu’aujourd’hui nous avons encore foulé cet endroit... Alors pourquoi pas demain ? Pourquoi pas l’an prochain ?

Les deux vieux se turent. Quelques aboiements errèrent dans la petite ville. Leur mutisme révélait un semblant d’hésitation, et leurs gestes montraient une part d’humiliation derrière de la gêne. Ils se sentaient humiliés de ne pouvoir répondre correctement, eux qui étaient la sagesse de toute une ville.

Celui qui avait posé la question impardonnable se leva tant bien que mal en prenant appui sur sa canne. Il se retourna pour admirer les ténèbres derrière lui. Il se déplaça dans l’obscurité comme aveugle et tapota le mur en face de lui. Il trouva l’interrupteur et l’enclencha. Une faible lampe éclaira les quelques mètres autour d’elle et montra par ailleurs la présence d’une araignée qui grimpait doucement le mur. Celle-ci rappela au vieux personnage un petit conte dont il avait le secret, une histoire que l’on raconte aux enfants, qu’on transmet depuis des générations. Il marmonna dans sa barbe avant de demander à son ami s’il connaissait l’histoire du chasseur d’araignées. Suite à la réponse négative de son compère, il se précipita pour se rasseoir, et, tel un joyeux enfant qui s’apprête à raconter ses petites aventures à ses parents, le bonhomme âgé s’enflamma et mit tout son cœur à narrer son petit conte.

- Je me souvins bien de cet homme. Il n’était pas vraiment beau. On le reconnaissait très bien de loin, avec sa redingote usée et salie par le temps, déchirée de partout et recousue je ne sais combien de fois avec je ne sais combien de bouts de tissus différents. Il avait le crâne parfaitement dénudé, le dos arrondis. Franchement si ce n’était que ça, on n’en ferait que rire. Mais derrière cette image mauvaise et dégoûtante il y avait un vrai homme, un homme pur qui n’hésitait pas à montrer à tous les horreurs qu’il pouvait commettre.

Il avait plaisir à blesser, à frapper, à tuer. Il déchiquetait parfois les membres un par un, il arrachait les yeux de leurs orbites, il écrasait avec son gros poing les corps. On l’appelait le prédateur des araignées. Il les poursuivait partout pour leur faire souffrir du plus puissant châtiment : la mort. Sa traque ne s’arrêtait jamais, car d’après lui : « Il se cache toujours derrière une commode, sous une chaise, et même sous notre ongle, ces petites bêtes légères et fines, qui arrivent à se faufiler partout dans l’intention de vous dévorer lorsque vos yeux sont fermés ».

J’ai pu converser avec cet étrange personnage une seule fois. Ce fut la plus courte, mais aussi la plus singulière et intéressante discussion que je n’ai jamais eu. Non pas parce que l’homme en face de moi était des plus exceptionnels et des plus intrigants, mais parce que j’ai vu devant moi la réalité humaine.

- Arrête de jacasser ! Raconte-moi plutôt cette discussion. » Malgré les railleries de son ami, le conteur ressentait le pouvoir de diriger car il avait la puissance, dans son timbre de voix, d’exciter les émotions de son public. Sa gestuelle était précise. C’était comme si ce vieux personnage avait au préalable médité chacun de ses mouvements.

Avant de reprendre sa fabuleuse histoire, il laissa à son camarade un instant d’écoute. Avec son sourire, il sollicita au calme. Et d’une voix très faible et très douce agrémentée de vifs et petits gestes, il termina : « Véritablement, je n’ai pas eu de vrai discussion avec le chasseur, car on ne peut pas vraiment dire qu’une seule question, une seule phrase simple, puisse être le sujet d’une conversation. Malgré tout celle-ci anima toute ma vie, elle insuffla à mon corps des sensations incompréhensibles. J’en ris maintenant, car j’arrive au terme de ce long périple. Je me surprends même à me rappeler de cet homme rabougri, qui détachait avec délicatesse les membres un à un d’un pauvre arachnéen. Mais je devrais me moquer de moi-même pour lui avoir soumis une question aussi ridicule. Je me rappelle encore de ma fluette voix, découvrant en même temps ma curiosité et ma gêne, qui prononçait ces quelques mots. Pourquoi leur faites-vous si mal ? Et il m’a répondu instantanément qu’il avait peur de ces bêtes ! »

Le vieil homme se mit à rire, sous le regard ébahi de son ami, qui ne comprenait pas. Il lui demanda même la suite de l’histoire, alors que celle-ci était déjà finie. Mais même en sachant cela, il continuait à poser des questions, intrigué par cet homme qu’il n’avait jamais connu et que finalement, il aurait voulu connaître. Alors le narrateur ne lui accorda qu’une réponse : « Cet homme est mort mordu par une vipère. » Son camarade s’embrasa.

- Que recherches-tu avec ton histoire ? As-tu réfléchi un seul instant sur la question que tu m’avais soumis ? Je ne te demandais pas de conter la vie d’un pauvre homme en le ridiculisant face à la mort, face à ses propres frayeurs ! Tu humilies, tu insultes, tu critiques, mais tu es aussi risible que lui, lui qui avait peur de mourir des crocs d’une araignée et qui...

Il ne termina pas sa phrase et regarda son compère, qui riait dans sa barbe, avec des yeux ébahis. Il venait de comprendre la délicatesse d’une vie et particulièrement l’homme et sa grossièreté bestiale. Il appréhendait enfin la conception du réel que ces interrogations métaphysiques inutiles pourchassaient sans cesse. Ainsi la question n’avait plus aucun sens : pourquoi poursuivre à jamais un but que l’on atteindra ? Aspirer à la peur ne fait rien progresser, car il faudra bien un jour accepter cette réalité, celle que l’on vit.

La nuit parcourait son voyage et ces deux vieillards riaient en cœur jusqu’à s’étouffer quelques fois. Ils tympanisaient tout deux leur ignorance et leur ingénuité. Et leurs éclats amusants illuminaient les champs et la ville, comme si ces deux pauvres vieux montraient leurs crocs à la mort, qu’ils étaient même prêt à mordre maintenant.

Nouvelle : Ombrelle

Celle que je vous propose avec un jour d'avance est une nouvelle qui pour moi a encore une particularité que chacune des autres n'avaient pas : elle s'occupe à travers une situation comique de se moquer d'un sujet bien fâcheux et encore d'actualité. Je vous laisse plutôt lire et vous forger votre avis. Bonne lecture ! (Prochaine nouvelle : 13 novembre 2010)

Ombrelle

Les deux jeunes femmes étaient assises face à face. Devant elles reposaient sur une table deux tasses de thé refroidies. Elles ne se racontaient rien et avaient l’air plutôt tendues. L’une répétait sans cesse un petit geste de tapotement avec son annulaire et l’autre déposait sur ses cuisses et reprenait machinalement son magazine de beauté. Le temps les embêtait ; n’ayant pas pris de parapluie, elles ne désiraient pas s’aventurer sous la forte averse. Ainsi elles patientaient jusqu’à ce qu’une éclaircie les libéraient de leur prison délimitée par le parasol.

L’une ennuyée de ce désastreux café s’enquit : « Qu’attendons-nous pour fuir vers nos demeures ? ». Sa camarade ne répondit pas instantanément et préféra avaler une petite gorgée de sa boisson froide. Lorsqu’elle finit d’essuyer les rebords de sa tasse, elle accepta de donner une réponse.

« Que le temps accepte de nous laisser partir.

- Et si demain la pluie fait encore barrage...

- Très chère Marina, vous le savez autant que moi, nous ferons ce que nous avons toujours fait.

- Et si j’en ai assez de devoir attendre ? »

Marina haussa le ton, embêtée de cette inlassable réponse qui n’aboutissait qu’à une incertitude. Que le temps recouvre ses journées, elle n’arrivait pas à l’accepter. Pourquoi toujours s’arrêter au moindre obstacle ? Pourquoi les hommes peuvent-ils rentrer le pantalon noirci alors qu’elle n’avait pas le droit d’avoir une seule tache sur sa robe blanche ? Toutes ses interrogations, toutes ses suppositions étaient balayées en une unique expression de la part de son amie, qui n’apportait rien à son raisonnement, qui encrassait sa réflexion. Elle en venait même à offenser sa camarade en lui interdisant de parler et de s’exprimer. Alors celle-ci, vexée par ce qu’elle considérait comme affront, reprenait sa revue et lisait les mêmes articles.

Le mutisme encerclait les deux dames, les laissant à leurs occupations. Marina rêvait d’une idylle aventureuse, et son amie d’instants chaleureux à son foyer. Finalement leurs rêves s’entrecroisèrent, et la discussion reprit. C’était d’abord de doux mots songeurs sur un futur plus émerveillant, puis cela devint vite un sujet fâcheux qui enflammait la table et réchauffait le thé.

« Anna, pourquoi recherchez-vous toujours à m’empêcher de partir ? Si l’on reste ici, nous n’en sortirons pas de sitôt !

- Mais cela fait tellement de temps que nous attendons, alors quelques minutes de plus ne va pas nous assassiner ! Puis de quelle manière désirez-vous écourter notre entrevue ?

- Simplement en partant, bon Dieu ! hurla Marina. Derrière ce crachin se trouve peut-être une clairière dans laquelle nous pouvons nous reposer. Nous sommes libres, alors jouissons de ce droit ! »

Elles n’arrivaient pas à s’accorder. Les paroles ont été dépassées par les gestes. La robe déchirée, les cheveux emmêlées, la table renversée, le visage taché de boue, le thé jeté sur les vêtements. Lasses de se battre, les deux comparses s’étaient affalées sur leurs blanchâtres chaises bancales et se regardèrent. Elles se trouvaient si pitoyables qu’elles rirent de leur bêtise et de leur animalité. A travers leur idiotie elles avaient remarqué un point commun à leurs avis. Alors elles s’aidèrent et remirent en place la table et les tasses maintenant vides.

Ainsi assise en face de deux tasses posées sur une table, avec à côté un magazine maculé de boue et d’herbes, elles répétèrent leurs gestes obsessionnels. Mais Marina arrêta le calme instauré pour demander une nouvelle fois :

« Qu’attendons-nous pour fuir vers nos demeures ? »

Et la dispute éclata encore, sans qu’il y ait de véritables différences. Pendant qu’Anna mordait sa camarade et que Marina s’occupait de la destruction des bas de sa rivale, la pluie s’arrêta et le soleil éclaira le chemin. Mais elles ne remarquèrent pas cette éclaircie, trop occupée à tenter d’abattre les idées adverses tel un bûcheron qui tente avec sa malheureuse tronçonneuse de découper un bout de métal. Alors quand elles se fatiguèrent et qu’elles arrêtèrent leur futile affrontement, le mauvais temps réapparut, les enfermant toujours à leurs deux sièges protégés par un parasol. Et le calme dura jusqu’à ce que Marina redemanda : « Qu’attendons-nous pour fuir vers nos demeures ? »