"Dévorons le temps avant que celui-ci nous avale." (Prochaine nouvelle (qui est très mineure) : lundi 22 Novembre) À Croquer
Deux vieux personnages s’asseyaient chaque soir au toit de leur petit immeuble de cette commune campagnarde. Ils admiraient le soleil s’endormir, la lune apparaître, les quelques centaines d’étoiles décorer le ciel. Il leur arrivait de converser, parfois de se taire. C’était comme s’ils réfléchissaient à un ancien souvenir perdu dans les profondeurs de la nuit. Ainsi leurs discussions semblaient un rappel des temps passés, des histoires endurées.
Lors d’une nuit d’hiver, où la neige commençait à tomber, l’un des deux demanda à l’autre : « Tu seras encore là, l’an prochain ? »
La question avait l’air si simple et pourtant l’ami n’y répondit pas. Il était sûrement effrayé par cette question, comme son camarade devait l’être en osant la poser. Comme pour ne pas laisser le silence envahir les toits sombres, ils entendirent les miaulements des chats frigorifiés par le froid, les cris des ménages du dessous enfermés dans leurs problèmes conjugaux et les pas tremblotants des derniers passants de la journée. C’est pourquoi les deux compères, même s’ils n’avaient plus engagé la moindre intervention, n’avaient pas l’air de s’ennuyer. Ils se laissaient embaumer par la belle atmosphère glaciale des derniers instants de froideur. Ils redécouvraient la Terre couverte de neige. Ce paysage noirâtre était donc la beauté d’une planète hostile qui cache derrière une nature fleurissante un terrain aride et malsain qu’admiraient ces hommes toujours avides d’images.
Lorsque le calme régna sur la petite ville, la question semblait toujours d’actualité. Même si personne n’osa la réciter, les deux vieux hommes la méditaient profondément. Finalement celui qui n’avait encore rien dit brisa la quiétude de la nuit.
- Je me rappelle des clairs de lune qui illuminaient à chaque fois ce beau paysage.
- Lequel ? demanda l’ami intrigué.
- Celui en face de nous pardieu ! Tu sais, là où avant il n’y avait que des champs et où le bétail de nos familles vivait. Aujourd’hui bien sûr, nous le reconnaissons comme une étendue d’habitations.
- Évidemment ! Qui aurait cru que cet endroit évoluerait autant...
- Et qui aurait pu savoir que nous nous retrouverions encore ici ? Alors cher ami, dites-moi qui nous dira où nous serons demain. Peut-être que demain nous serions malade au point de ne plus s’asseoir pour admirer cette Terre, mais si hier nous avions pu marcher jusqu’ici, et qu’aujourd’hui nous avons encore foulé cet endroit... Alors pourquoi pas demain ? Pourquoi pas l’an prochain ?
Les deux vieux se turent. Quelques aboiements errèrent dans la petite ville. Leur mutisme révélait un semblant d’hésitation, et leurs gestes montraient une part d’humiliation derrière de la gêne. Ils se sentaient humiliés de ne pouvoir répondre correctement, eux qui étaient la sagesse de toute une ville.
Celui qui avait posé la question impardonnable se leva tant bien que mal en prenant appui sur sa canne. Il se retourna pour admirer les ténèbres derrière lui. Il se déplaça dans l’obscurité comme aveugle et tapota le mur en face de lui. Il trouva l’interrupteur et l’enclencha. Une faible lampe éclaira les quelques mètres autour d’elle et montra par ailleurs la présence d’une araignée qui grimpait doucement le mur. Celle-ci rappela au vieux personnage un petit conte dont il avait le secret, une histoire que l’on raconte aux enfants, qu’on transmet depuis des générations. Il marmonna dans sa barbe avant de demander à son ami s’il connaissait l’histoire du chasseur d’araignées. Suite à la réponse négative de son compère, il se précipita pour se rasseoir, et, tel un joyeux enfant qui s’apprête à raconter ses petites aventures à ses parents, le bonhomme âgé s’enflamma et mit tout son cœur à narrer son petit conte.
- Je me souvins bien de cet homme. Il n’était pas vraiment beau. On le reconnaissait très bien de loin, avec sa redingote usée et salie par le temps, déchirée de partout et recousue je ne sais combien de fois avec je ne sais combien de bouts de tissus différents. Il avait le crâne parfaitement dénudé, le dos arrondis. Franchement si ce n’était que ça, on n’en ferait que rire. Mais derrière cette image mauvaise et dégoûtante il y avait un vrai homme, un homme pur qui n’hésitait pas à montrer à tous les horreurs qu’il pouvait commettre.
Il avait plaisir à blesser, à frapper, à tuer. Il déchiquetait parfois les membres un par un, il arrachait les yeux de leurs orbites, il écrasait avec son gros poing les corps. On l’appelait le prédateur des araignées. Il les poursuivait partout pour leur faire souffrir du plus puissant châtiment : la mort. Sa traque ne s’arrêtait jamais, car d’après lui : « Il se cache toujours derrière une commode, sous une chaise, et même sous notre ongle, ces petites bêtes légères et fines, qui arrivent à se faufiler partout dans l’intention de vous dévorer lorsque vos yeux sont fermés ».
J’ai pu converser avec cet étrange personnage une seule fois. Ce fut la plus courte, mais aussi la plus singulière et intéressante discussion que je n’ai jamais eu. Non pas parce que l’homme en face de moi était des plus exceptionnels et des plus intrigants, mais parce que j’ai vu devant moi la réalité humaine.
- Arrête de jacasser ! Raconte-moi plutôt cette discussion. » Malgré les railleries de son ami, le conteur ressentait le pouvoir de diriger car il avait la puissance, dans son timbre de voix, d’exciter les émotions de son public. Sa gestuelle était précise. C’était comme si ce vieux personnage avait au préalable médité chacun de ses mouvements.
Avant de reprendre sa fabuleuse histoire, il laissa à son camarade un instant d’écoute. Avec son sourire, il sollicita au calme. Et d’une voix très faible et très douce agrémentée de vifs et petits gestes, il termina : « Véritablement, je n’ai pas eu de vrai discussion avec le chasseur, car on ne peut pas vraiment dire qu’une seule question, une seule phrase simple, puisse être le sujet d’une conversation. Malgré tout celle-ci anima toute ma vie, elle insuffla à mon corps des sensations incompréhensibles. J’en ris maintenant, car j’arrive au terme de ce long périple. Je me surprends même à me rappeler de cet homme rabougri, qui détachait avec délicatesse les membres un à un d’un pauvre arachnéen. Mais je devrais me moquer de moi-même pour lui avoir soumis une question aussi ridicule. Je me rappelle encore de ma fluette voix, découvrant en même temps ma curiosité et ma gêne, qui prononçait ces quelques mots. Pourquoi leur faites-vous si mal ? Et il m’a répondu instantanément qu’il avait peur de ces bêtes ! »
Le vieil homme se mit à rire, sous le regard ébahi de son ami, qui ne comprenait pas. Il lui demanda même la suite de l’histoire, alors que celle-ci était déjà finie. Mais même en sachant cela, il continuait à poser des questions, intrigué par cet homme qu’il n’avait jamais connu et que finalement, il aurait voulu connaître. Alors le narrateur ne lui accorda qu’une réponse : « Cet homme est mort mordu par une vipère. » Son camarade s’embrasa.
- Que recherches-tu avec ton histoire ? As-tu réfléchi un seul instant sur la question que tu m’avais soumis ? Je ne te demandais pas de conter la vie d’un pauvre homme en le ridiculisant face à la mort, face à ses propres frayeurs ! Tu humilies, tu insultes, tu critiques, mais tu es aussi risible que lui, lui qui avait peur de mourir des crocs d’une araignée et qui...
Il ne termina pas sa phrase et regarda son compère, qui riait dans sa barbe, avec des yeux ébahis. Il venait de comprendre la délicatesse d’une vie et particulièrement l’homme et sa grossièreté bestiale. Il appréhendait enfin la conception du réel que ces interrogations métaphysiques inutiles pourchassaient sans cesse. Ainsi la question n’avait plus aucun sens : pourquoi poursuivre à jamais un but que l’on atteindra ? Aspirer à la peur ne fait rien progresser, car il faudra bien un jour accepter cette réalité, celle que l’on vit.
La nuit parcourait son voyage et ces deux vieillards riaient en cœur jusqu’à s’étouffer quelques fois. Ils tympanisaient tout deux leur ignorance et leur ingénuité. Et leurs éclats amusants illuminaient les champs et la ville, comme si ces deux pauvres vieux montraient leurs crocs à la mort, qu’ils étaient même prêt à mordre maintenant.