Nouvelle : Ombrelle

Celle que je vous propose avec un jour d'avance est une nouvelle qui pour moi a encore une particularité que chacune des autres n'avaient pas : elle s'occupe à travers une situation comique de se moquer d'un sujet bien fâcheux et encore d'actualité. Je vous laisse plutôt lire et vous forger votre avis. Bonne lecture ! (Prochaine nouvelle : 13 novembre 2010)

Ombrelle

Les deux jeunes femmes étaient assises face à face. Devant elles reposaient sur une table deux tasses de thé refroidies. Elles ne se racontaient rien et avaient l’air plutôt tendues. L’une répétait sans cesse un petit geste de tapotement avec son annulaire et l’autre déposait sur ses cuisses et reprenait machinalement son magazine de beauté. Le temps les embêtait ; n’ayant pas pris de parapluie, elles ne désiraient pas s’aventurer sous la forte averse. Ainsi elles patientaient jusqu’à ce qu’une éclaircie les libéraient de leur prison délimitée par le parasol.

L’une ennuyée de ce désastreux café s’enquit : « Qu’attendons-nous pour fuir vers nos demeures ? ». Sa camarade ne répondit pas instantanément et préféra avaler une petite gorgée de sa boisson froide. Lorsqu’elle finit d’essuyer les rebords de sa tasse, elle accepta de donner une réponse.

« Que le temps accepte de nous laisser partir.

- Et si demain la pluie fait encore barrage...

- Très chère Marina, vous le savez autant que moi, nous ferons ce que nous avons toujours fait.

- Et si j’en ai assez de devoir attendre ? »

Marina haussa le ton, embêtée de cette inlassable réponse qui n’aboutissait qu’à une incertitude. Que le temps recouvre ses journées, elle n’arrivait pas à l’accepter. Pourquoi toujours s’arrêter au moindre obstacle ? Pourquoi les hommes peuvent-ils rentrer le pantalon noirci alors qu’elle n’avait pas le droit d’avoir une seule tache sur sa robe blanche ? Toutes ses interrogations, toutes ses suppositions étaient balayées en une unique expression de la part de son amie, qui n’apportait rien à son raisonnement, qui encrassait sa réflexion. Elle en venait même à offenser sa camarade en lui interdisant de parler et de s’exprimer. Alors celle-ci, vexée par ce qu’elle considérait comme affront, reprenait sa revue et lisait les mêmes articles.

Le mutisme encerclait les deux dames, les laissant à leurs occupations. Marina rêvait d’une idylle aventureuse, et son amie d’instants chaleureux à son foyer. Finalement leurs rêves s’entrecroisèrent, et la discussion reprit. C’était d’abord de doux mots songeurs sur un futur plus émerveillant, puis cela devint vite un sujet fâcheux qui enflammait la table et réchauffait le thé.

« Anna, pourquoi recherchez-vous toujours à m’empêcher de partir ? Si l’on reste ici, nous n’en sortirons pas de sitôt !

- Mais cela fait tellement de temps que nous attendons, alors quelques minutes de plus ne va pas nous assassiner ! Puis de quelle manière désirez-vous écourter notre entrevue ?

- Simplement en partant, bon Dieu ! hurla Marina. Derrière ce crachin se trouve peut-être une clairière dans laquelle nous pouvons nous reposer. Nous sommes libres, alors jouissons de ce droit ! »

Elles n’arrivaient pas à s’accorder. Les paroles ont été dépassées par les gestes. La robe déchirée, les cheveux emmêlées, la table renversée, le visage taché de boue, le thé jeté sur les vêtements. Lasses de se battre, les deux comparses s’étaient affalées sur leurs blanchâtres chaises bancales et se regardèrent. Elles se trouvaient si pitoyables qu’elles rirent de leur bêtise et de leur animalité. A travers leur idiotie elles avaient remarqué un point commun à leurs avis. Alors elles s’aidèrent et remirent en place la table et les tasses maintenant vides.

Ainsi assise en face de deux tasses posées sur une table, avec à côté un magazine maculé de boue et d’herbes, elles répétèrent leurs gestes obsessionnels. Mais Marina arrêta le calme instauré pour demander une nouvelle fois :

« Qu’attendons-nous pour fuir vers nos demeures ? »

Et la dispute éclata encore, sans qu’il y ait de véritables différences. Pendant qu’Anna mordait sa camarade et que Marina s’occupait de la destruction des bas de sa rivale, la pluie s’arrêta et le soleil éclaira le chemin. Mais elles ne remarquèrent pas cette éclaircie, trop occupée à tenter d’abattre les idées adverses tel un bûcheron qui tente avec sa malheureuse tronçonneuse de découper un bout de métal. Alors quand elles se fatiguèrent et qu’elles arrêtèrent leur futile affrontement, le mauvais temps réapparut, les enfermant toujours à leurs deux sièges protégés par un parasol. Et le calme dura jusqu’à ce que Marina redemanda : « Qu’attendons-nous pour fuir vers nos demeures ? »

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