Toutefois rendez-vous le samedi 23 octobre pour une autre nouvelle qui rattrape l'oubli du mois d'avril dernier !
Lorsque la pluie et le froid laissa place au soleil et à la fraîcheur d’avril, on entendait chaque année une voix féminine chanter, entourée d’hirondelles roucoulant tels des chœurs.
Je me souvins de cette première année où je m’étais aventuré près de cette musicienne particulière. Elle était à l’extérieur, en face d’un piano. L’instrument imposant écoutait les moindres ordres de la délicate demoiselle et répétait ses notes si légères à mes oreilles et pourtant si remplie d’un désespoir inconnu. La fille semblait concentrée, perdue dans sa petite composition qu’elle jouait trois fois de suite chaque jour, même lorsque le temps semblait glacial et pluvieux pour mon corps. Il était arrivé un jour qu’elle jouât, inspirée par un désir que je ne compris pas, sous la pluie, d’une beauté étincelante. Ainsi je me rendis compte que son sang-froid m’avait enveloppé de son cocon brûlant et m’avait réchauffé de sa candeur.
Je me rappelai de cette nuit si particulière. Il devait être tard et je rentrai d’une soirée. Je marchai d’un pas fantomatique, comme si ma présence n’avait aucune influence sur le calme des lieux. Pour atteindre ma maison, je devais passer par cet endroit si singulier. Je m’arrêtai, et en face de moi il y avait ce piano austère et solitaire. Je m’assis en face de cet être inconnu et y déposa mes doigts. Je débutai les quelques notes qu’elle jouait sans cesse. Ma mémoire semblait des plus exactes et précises lors de cet instant de plaisir. Mes mains, même hésitantes, atteignirent la réussite. Je devais alors commencer à chanter, comme pour suivre le véritable jeu de ma musicienne. J’entamais la mélodie. Et cette fille apparut.
Je m’arrêtai. Immobile, incompris et terrifié. Je ne pouvais rejouer à cause de ma peur de ne pas réussir la prouesse et de décevoir cette demoiselle qui, juste avec sa voix, m’étreignait d’un bonheur irréaliste. Pourtant elle était là. Elle s’approcha du piano, appuya ses deux coudes contre le couvercle noir et attendit. C’était comme si elle s’était préparée à cet événement.
Son sourire radieux m’émerveilla et, décidé, je débutai cette chanson. Elle chanta alors, suivie de ce piano qui, pour une fois, écoutait une autre personne. Je remarquais que même la lune écoutait son interprétation encore plus parfaite que les précédentes.
Les jours se suivirent et j’avais pris l’habitude de m’asseoir devant le piano, pour ne jouer que ce morceau et entendre ce spectacle encore plus merveilleux.
Encore et encore, la répétition prenait de l’ampleur. Je me remémorais cette fin d’été, où l’on terminait notre troisième interprétation de la journée. Le piano soufflait les notes et la voix de mon amie avait changé d’expression. Je reconnus dans ce petit chant des sentiments de détresse. Le jeu avait alors pris une nouvelle tournure. Au second refrain, je vis des larmes tomber. Mon amie pleurait. Elle désespérait. Mais elle désirait terminer la chanson. J’entrepris mon solo plus fortement et au refrain final, alors qu’elle respira une dernière fois pour tenter de réussir à terminer la chanson, deux voix s’unirent. Je tentai de chanter cette chanson qui hante encore mon esprit. Ce fut ce jour où notre spectacle fut le plus beau. C’était comme la fusion de notre alliance avec cette nature qui mourrait.
Mais je n’avais jamais deviné que le lendemain j’étais seul. Je me sentais faible et dominé par cet objet noirâtre et puissant. Ma petitesse face à ce grand personnage sombre qui connut les temps les plus durs comme les plus forts me rappela mon impuissance face à la solitude. J’entrepris de lui murmurer des interrogations toutes plus risibles les unes que les autres. Finalement, je finis par lui demander : « Qui es-tu ? ». Mon corps tremblotait, mon esprit s’enfumait. Je m’étais perdu, j’avais oublié la partition, ces simples notes que je jouais pourtant inlassablement depuis tant de temps...
Puis j’eus une énorme inspiration : j’osai toucher ces touches blanches. La pluie commençait à tomber. Je crus reconnaître mon amie. Je l’appelai avec une grande interprétation ; je chantai sa mélodie, je pleurai son histoire. Pourquoi les mots ne revêtent-ils pas toujours la forme d’une « Happy End » ?
La pluie fondait sur le piano et me brûlait la peau. Pourtant je ne ressentis que l’envie de chanter ces paroles perdues. Je désirai les faire revivre, les faire exister. Ces moments que seuls nous pouvons comprendre, les retrouves-tu ?
Moi, même si les feuilles pourrissent, même si la neige gèle et même si les hirondelles sont absentes, j’entends ce vague écho romantique qui m’appelle. Alors pour lui répondre, je chantonne une musique qui te plaît, qui nous plaît. Cet amour-ci n’est pas perdu, oh non, il réside loin, à travers les plaines et les forêts : ce sont les échos de ta voix qui s’accouplent aux miens lors de ce beau jour où nous nous quittions, ce beau jour pour lequel maintenant nous nous retrouvons.
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